Soeurs-de-lait 

Soeurs de lait - Frédérique-Sophie Braize 

Nées de mères différentes, les soeurs Baud ne partagent pas un lien fraternel profond. L'aînée, Ferdinande, veuve de guerre, est entrée en condition à Paris. Zoé et Anthelmette, si dissemblables et malgré tout jumelles, accompagnent leurs époux qui innovent pour participer à la grande aventure de l'or blanc. Coqueline, la cadette, est fascinée par la haute société venue en villégiature dans la station, mais elle ne veut pas la servir, elle veut en être. Séduite par Côme, un jeune voyageur qui vante les vertus médicales du radium, elle fonce dans les écueils de l'existence avant de découvrir que des intrigues sournoises sont menées au détriment de son entourage. Les quatre soeurs seront-elles capables de s'unir pour piéger ceux que rien n'arrête ?

"Oui, il était temps qu'une fille Baud accédât au bonheur. Et tant pis s'il fallait désobéir pour cela !".

Coqueline reconnaissait tout ignorer du monde des affaires, tandis que Côme voyait ses oeuvres de bienfaisance louangées par beaucoup. Comment ne pas être en admiration devant quelqu'un capable sinon de soigner tous les siens, en tout cas d'améliorer leur quotidien ? Comment ne pas être en extase devant un homme propre à faire de vous une princesse en un claquement de doigts ? Elle décida que, s'il revenait, elle agirait différemment. Coqueline, plus hardie dans ses pensées que dans la vie, le deviendrait aussi dans ses manières. De cette façon, il ne pourrait plus faire autrement que de s'engager. Ce n'était pas qu'elle attendait le bonheur. Non. Elle n'était pas naïve à ce point. Elle cherchait juste un moyen d'échapper à sa condition de femme captive d'une société ancrée dans le passé.

Quand j'ai commencé ce livre, je ne m'attendais pas du tout à cette histoire qui se déroule après la première Guerre mondiale à une époque où les gens ont soif de vie et de modernité. Ils veulent être nourris au petit-lait du progrès. Ils ont confiance dans les découvertes incessantes de la science, cherchent à accéder aux médicaments nouveaux mis sur le marché par les chimistes, physiciens, laborantins et pharmaciens. Ils veulent vivre longtemps et en bonne santé. La presse médicale et les quotidiens publient chaque jour des exemples de guérisons extraordinaires survenues grâce à la radioactivité. Le radium est à la mode et son émanation, le radon, devient la panacée aux yeux du grand public. On s'enthousiasme pour ce remède miraculeux dont le rayonnement éclaire un avenir radieux. Dans les années 20, il est l'objet d'une véritable engouement. Jusqu'à la fin des années 30, il est considéré non moins qu'une source de santé et de longévité, vanté pour tout guérir et soulager toutes les douleurs : goutte, lumbago, arthrite, cancer, hypertension, cécité, impuissance, hémorroïdes, varices, jaunisse, cystite, asthme, emphysème... Les médecins rédigent des ordonnances de radium, persuadés qu'il est aussi bien accepté par le corps humain que la lumière par les plantes - quatre cent mille flacons de Radithor sont vendus entre 1925 et 1930. On retrouve du radium dans des bougies, des affine-nuque en caoutchouc, des torchons à vaisselle, des gels contraceptifs. On en trouve aussi dans les tonics capillaires Caradium, les cotons à repriser Radium, les appâts Radia "qui attirent les poissons et écrevisses comme l'aimant attire le fer". Il y en a dans les suppositoires Vita pour restaurer la vie sexuelle, dans les feuilles irradiées Radi-Endocrinator à placer sur les glandes endocriniennes, et même dans Zoé, "le soda atomique qui donne une énergie infinie, comme la pile atomique". Si l'on parcourt les dépôts de marque à l'Institut national de la propriété industrielle entre 1927 et 1934, ont trouve une centaine d'occurrences évoquant de près ou de loin des radioactivité. Pour mieux vendre ces produits, l'industrie pharmaceutique utilise une pratique commerciale courante à l'époque : la recherche d'homonymies avec des sommités scientifiques. Pour preuve : en 1934, une gamme de produits hygiéniques est déposée à l'INPI au nom d'Antoine Pasteur. En mars 1930, la marque Radio-Thorium est déposée par le Docteur Alfred Curie qui fera ensuite enregistrer la marque Tho-Radia en novembre 1932. "La Science a créé Tho-Radia pour embellir les femmes. A elle d'en profiter. Reste laide qui veut !" peut-on lire sur la réclame. Jusqu'en 1962 cette crème composée de chlorure de thorium et de radium est diffusée en pharmacie par la SECOR, société dont l'un des gérants vit à New-York et l'autre à Paris où se trouve le siège. Puis viendront les poudres, savons, dentifrices, lait de beauté, eau de Cologne, rouge à lèvre dont la présence de radium dans les composants disparaîtra au lendemain d'Hiroshima. Le danger de la radioactivité n'est, à l'époque, pas plus identifié ni reconnu que celui des rayons X pourtant responsables du décès de plus de trois cents radiologues. Henri Becquerel et Pierre Curie souffrent d'érythèmes de la peau pour avoir gardé des échantillons radioactifs dans leurs poches. Marie Curie a les mains brûlées et subit les effets mortels d'une anémie pernicieuse résultant de l'accumulation de radiations.
A l'époque, le principe de précaution n'existe pas plus que l'hygiène industrielle. Ces manquements à la sécurité élémentaire font que la peinture fluorescente irradie les jeunes ouvrières fabriquant des cadrans de montre de trois façons : de l'intérieur lorsqu'elles passent leur pinceau entre leurs lèvres pour l'affiner, de l'extérieur par l'accumulation de peinture au radium dans les locaux industriels, et enfin par l'inhalation de radon. Toutefois, certains soignants s'interrogent. C'est ainsi qu'en 1924 Theodore Blum, un dentiste new-yorkais, identifie la nécrose phosphorée du maxillaire, maladie ensuite connue sous le nom de "mâchoire radium". Sur trois mille femmes peignant des cadrans de montre, cinquante-cinq ont des cancers ; beaucoup meurent de tumeurs cancéreuses développées par les jeunes adultes ayant été en contact, durant leur enfance, avec du radium (talc, laine, savon, lait de toilette...). Il faut attendre les années 50 pour entendre que l'exposition doit être la plus réduite possible. De nos jours, il existe la norme radium permettant de déterminer une dose de tolérance.
Le radium se retrouve aujourd'hui dans certaines eaux minérales -Badoit, Saint-Yorre, Vichy Célestins par exemple. L'utilisation du radon perdure dans des stations thermales : Plombières-les-Bains dans les Vosges, Bourbon-l'Archambault dans l'Allier, Evaux-les-Bains dans la Creuse, Spa en Belgique, Jachymov en République tchèque, Münster en Allemagne, Salzbourg en Autriche, Misasa au Japon... Les cures thermales ne devraient leurs actions thérapeutiques qu'aux émanations radioactives dont on sait la présence, comme l'avait déjà compris Pierre Curie qui se montrait méfiant de façon naturelle. Note de l'auteur.

J'ai aimé cet ouvrage qui se situe au début du XXème siècle. J'ai appris pleins de pratiques que je ne connaissais pas à savoir, ces Messieurs de Paris, savants, qui venaient dans les villages retirés, hameaux plus précisément dans le roman car ce livre se lit comme un roman. Ces Messieurs donc venaient sous prétexte de fournir gratuitement à la population qu'ils pensaient "naïve" leur délévrer des médicaments succeptibles de soigner tous leurs maux ce qui, comme vous pourrez le constater en lisant cet excellent récit, n'était pas toujours le cas... A LIRE !!!

De son enfance en Haute-Savoie, Frédérique-Sophie Braize a retenu les coutumes et traditions d'une région dont elle connaît tous les reliefs et paysages. Elle y a côtoyé des hommes et des femmes aux prises avec les malheurs de l'histoire et les tourments du coeur. Ils ont raconté leur quotidien, effrois et bonheurs mêlés, qu'elle restitue sous  une forme romanesque. Des récits justes, à l'émotion intacte. Elle est l'auteur de recueils de nouvelles remarqués par la critique, pour lesquels elle a reçu les prix Vedrarias 2012 et Gaston Welter 2013. Elle publie ici son troisième roman.

Roman qui a déjà obtenu deux prix : Grand Prix littéraire de l'Académie de Pharmacie 2018 et le Prix Patrimoine des Pays de Savoie ! Deux prix oh combien mérités !!!

Je remercie le service presse des éditions De Borée de m'avoir permis de découvrir cet excellent ouvrage que je vous recommande encore. Bel après-midi à vous tous et bonnes lectures !