9782258130333

Le Judas du diable de Jean Siccardi

Raymond Ardouin sifflotait au volant de sa camionnette Citroën. Sa tournée achevée, il dévalait la route de Callian en direction du département voisin. Il tapotait avec deux doigts la poche intérieure de sa veste où un portefeuille bien garni débordait de grosses coupures. Soixante-quinze mille francs en une seule livraison, un carnet de commande bien rempli lui assuraient une année prolifique. Il réfléchissait à agrandir les bâtiments de ses tanneries et embaucher des ouvriers. Il trouvait que la vie était radieuse. Ce soir, après une visite chez des cousins à Cannes, il s'encanaillerait avec de croquantes bourgeoises au cabaret du Théâtre puis reprendrait la route vers le Languedoc. Raymond Ardouin aimait conduire la nuit. L'univers lui appartenait. Les phares Marchal jaunes et les projecteurs de complément se jouaient des virages et du brouillard, esquissaient des silhouettes allongées qui s'évaporaient sur les talus à son passage et créaient un bestiaire surprenant.
Il stoppa dans un lacet et admira le paysage qui s'étendait au-delà de l'Esterel. Il en émanait une monotonie subtile. Les pins cembro au ramage élancé se penchaient sur les courbes gracieuses des combes. Il s'amusa de l'humeur tressautante de la niverolle. Le doigt de Dieu avait construit un ensemble cohérent. A l'ubac, les falaises pointaient leurs tourments vers l'inaccessible. Buis et ronciers s'entremêlaient dans une nudité minérale. Les lichens imprégnaient les pélites sanguines. Ce spectacle lui donna faim. Son estomac gargouilla. Il reprit son chemin et doucement glissa vers l'arche qui enjambait une rivière fougueuse. Hôtel du Pont, restaurant gastronomique, cuisine raffinée, lut-il sur une pancarte bien en vue, plantée sur un muret. Cette annonce l'émoustilla. La gourmandise fut plus forte que sa volonté. Raymond Ardouin ne put réfréner ses envies soudaines et décida de marquer une pause. Il s'engagea dans le parc et gara sa camionnette dans une cour gravillonnée.
Lucrèce, installée derrière le comptoir sur un haut tabouret, vernissait ses ongles quand elle perçut le bruit du moteur. Elle posa la cigarette dans le cendrier, vaporisa de parfum l'entrée et s'écria avec la faconde d'un adjudant de cavalerie :
- Un client !

Extrait du roman Le Judas du diable de Jean Siccardi paru aux Presses de la Cité dans la collection Terres de France le 19 janvier 2017. C'est extrait est tiré de notre excellent Almanach des Terres de France 2018.

Quatrième de couverture

Hôtel du Pont. Chambre 6. Des clients solitaires de passage en Provence que l'on ne reverra jamais plus. Presque dix ans plus tard, des lettres retrouvées signées d'un énigmatique employé dénoncent les crimes perpétrés par un couple d'aubergistes crapuleux.
D'après une histoire vraie. Une déclinaison de L'Auberge rouge sous le ciel de Provence.

En 1951, tombé sous le charme de la région, un jeune couple anglais achète pour une bouchée de pain une auberge abandonnée sise sur une rive de la Siagne. Durant l'Occupation, l'ancien hôtel du Pont fut le théâtre de transactions et d'activités peu recommandables sous l'impulsion de ses propriétaires, les Boutarel. 
Or, peu à peu, les murs de l'endroit délivrent leurs noirs secrets... Un artisan, Louis Reboux, découvre un paquet de lettres dénonçant des faits abominables. Ces lettres sont signées d'un énigmatique employé, dont les Boutarel, décidément sans scrupules, ne se méfiaient pas...
A propos de l'auteur Né à Nice, Jean Siccardi vit à Saint-Cézaire dans une ancienne chapelle qui domine Cannes, l'Esterel et la Méditerranée. Il partage avec quelques millions de citoyens de Marseille, Nice et Menton le privilège de porter un nom italien : celui de ses grands-parents qui, au début du xxe siècle, ont émigré du Piémont vers la France, dans le comté de Nice. C'est dans ses racines qu'il puise les sentiments et les personnages qui font la force brutale, romantique et drôle de ses histoires.

La Méditerranée au sens très large de ses frontières, de l'Espagne à l'Italie, le conduit à découvrir à chaque saison le bonheur tout naturel d'être du Grand Sud et de fouler les traces de Giono, Bosco, Suarès.

Auteur d'ouvrages poétiques, d'albums pour la jeunesse, de pièces de théâtre et de romans, Jean Siccardi est un polymorphe de l'écriture. Pour lui le travail d'écrivain est un véritable métier que l'on ne peut partager avec rien d'autre ; une vie entière hors des modes, des courants et des écoles. “On doit consacrer sa vie entière à son métier d'écrivain, sans aucune concession ni indulgence. ”

Il contribue aussi à des formations pour les maîtres, les éducateurs et les animateurs sur le thème des ateliers d'écriture. Il est à l'origine de nombreuses expériences d'écriture depuis 1972, dans les quartiers sensibles, les cités, les ZEP...
Ces ouvrages sont disponibles (ou à commander) dans votre librairie indépendante. Pour nous viennois, notre excellente Librairie Passerelles de Vienne où va se dérouler le prochain apéritif littéraire ce jeudi 8 février.