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La Soupe à la fourchette de Jean Anglade

Après son long voyage, la chaleur, l'étouffement, la marche de la gare à la mairie, le parcage torride, le chemin de croix d'Albepierre, Zéna crut sortir de l'enfer pour entrer au paradis. Celui-ci était formé d'une grande pièce ombreuse et fraîche qui recevait d'une fenêtre étroite juste ce qu'il fallait de jour pour qu'on vît ses propres pieds. Au milieu, une longue table entourée de bancs. Le sol, recouvert de larges dalles irrégulières sur lesquelles sonnaient les sabots ferrés, ressemblait à une voie romaine ; la cheminée à un arc de triomphe ; face à l'entrée, le lit-placard à un théâtre de marionnettes, rideaux fermés. Devant tant de choses inattendues, elle resta muette d'étonnement.
A Marseille, elle habitait une espèce de caserne de quatre étages et de douze couloirs. En compagnie de meubles achetés aux puces du Lazaret. Ici, ses yeux allaient d'un objet à l'autre, désireux de tout voir : les poutres noires du plafond ; la poêle suspendue, munie d'une queue interminable ; le trépied au-dessus des cendres et la crémaillère inoccupée ; au fond de l'âtre, la porte métallique du four à pain ; la lune jaune de l'horloge qui battait les secondes dans sa caisse ; les vêtements suspendus à des chevilles de bois ; le vaisselier aux portes sculptées de rosaces. Mille choses, mille choses ! Le calendrier des PTT accroché au mur, année 1943, représentant le Maréchal avec sa figure tricolore, bleu des yeux, blanc des moustaches, rouge des pommettes ; le petit crucifix noir chargé d'un buis bénit décoloré ; l'escalier qui montait à l'étage ; la porte de la souillarde ; l'épaisseur extraordinaire des murs et, dans l'un d'eux, le vide d'un placard rempli de pelotes, d'écheveaux et autres merceries. Sur tout cela régnait une odeur aigre-douce, de suri, de fermenté qui évoquait de bonnes grosses nourritures campagnardes.
Justement, Céleste apportait de la souillarde un grand saladier. Non point de lait comme Zéna crut d'abord, mais d'une gélatine blanche. Puis une motte de beurre sur une assiette rouge. Puis une tourte de pain entamée. Le paradis, le paradis !

Extrait du roman La Soupe à la fourchette de Jean Anglade paru aux Presses de la Cité dans la collection Terres de France le 26 août 1994. Roman que j'ai lu dès sa parution donc il y a 23 ans aujourd'hui et dont je me souviens comme si je venais de le refermer. Un ouvrage que j'ai adoré et que je vous recommande si vous ne l'avez pas encore lu.
Je viens de prendre beaucoup de plaisir à vous taper cet extrait tiré de notre excellent Almanach Des Terres de France.

Qui ne connaît pas Jean Anglade ? Nous sommes très peu ! Je l'ai rencontré sur le salon du Livre d'Arsac-en-Velay en 2015 où nous avons fêté ses 100 ans cliquez ICI. Jean continue toujours à écrire. Que du bonheur pour nous tous !

« Je suis né par hasard à Thiers au pays des couteaux mais j'ai reçu mon âme de partout. »

Fils d'une servante et d'un ouvrier maçon – il n'a passé que « douze jours de bonheur », le temps d'une permission, avec son père, tombé sur le front de la Somme en septembre 1916, et ne conserve de lui qu'un paletot bleu que sa mère lui taille dans l'uniforme du chasseur alpin – Jean Anglade naît en 1915 à Escoutoux dans le Puy-de-Dôme, près de Thiers. Son oncle juge qu'il est fait pour étudier et l'inscrit au cours élémentaire, le collège des pauvres. Excellent élève, il reçoit une bourse. Il ira à l'Ecole normale d'instituteurs de Clermont-Ferrand.
Il épouse une institutrice ; le jeune ménage obtient un double poste dans le pays de Combrailles, en 1935. Ce plateau de granit à la limite de l'Allier, du Puy-de- Dôme et de la Creuse, découpé en gorges étroites, est un paysage qui l'enchante. 1936, il part deux ans dans le Sud-Ouest pour faire son service militaire à la base aérienne d'Aulnat, où il croise Saint-Exupéry. La région accueille de nombreux Espagnols qui s'exilent, fuyant la guerre civile. L'autodidacte qu'il est dans l'âme poursuit ses études jusqu'à l'agrégation d'italien. Il enseignera durant la plus grande partie de sa vie au lycée Blaise-
Pascal de Clermont-Ferrand. Il a trente-huit ans, en 1952, quand paraît son premier roman, Le Chien du Seigneur, l'histoire d'un prêtre-ouvrier qui exerce son ministère dans une usine de caoutchouc. Un sujet délicat pour l'époque. Le roman fait grand bruit. Henri Pourrat le complimente : « Je vous ai lu d'un trait... Vous êtes un romancier. » Ce roman le fera entrer, dit-il, « dans la république des lettres ». Dès lors, il publie un ou deux livres par an. Il écrit pendant ce qu'il nomme sa période bleue – en hommage à Picasso alors qu'il n'est encore que Pablo – des romans nés de sa fascination pour l'Italie, l'Allemagne ou encore l'Irlande :
Les Mauvais PauvresLes Convoités, La Combinazione, L'Immeuble Taub, Le Point de suspension... La Foi et la Montagne, dont l'action se situe aux Philippines, reçoit le prix des Libraires en 1962.
A l'époque, Jean Anglade dit se sentir étranger à sa région. Mais à la mort d'Henri Pourrat en 1959, on le presse de succéder au grand écrivain auvergnat. Après beaucoup d'hésitations, Jean Anglade se lance et, s'inspirant de la vie de sa tante Mathilde, il raconte « une histoire simple écrite en vingt-huit jours » : Une pomme oubliée. C'est le succès. L'adaptation télévisée du réalisateur
Jean-Paul Carrère, sur un scénario signé Jean Cosmos, reçoit le prix du Festival de Prague.

Jean Anglade va publier en soixante ans une centaine d'ouvrages. Et ce loin des feux de la capitale. Des romans bien sûr, dont la plupart ont été édités aux Presses de la Cité, mais aussi des biographies (Pascal l'insoumis...), des livres d'histoire (La Vie quotidienne des immigrés en France, La Vie quotidienne contemporaine en Italie), des essais, des livres d'humour (il a reçu pour Le Point de suspension le prix de l'Humour noir), des recueils de poésie, des pièces de théâtre, des traductions... Un album illustré, Aux sources de mes jours, raconte son histoire. Il a écrit jusqu'à peu tous les matins, dans son antre, un ancien garage qui lui sert de bureau et de bibliothèque, sur sa machine à écrire. Et publie chaque année un roman inédit. L'année de ses quatre-vingt dix-sept ans, il a participé à un téléfilm, A l'école de ma vie, qui raconte ses jeunes années, de sa naissance à sa première année d'instituteur. Un bel hommage à l'école de la République dans lequel on le voit chanter, raconter et réciter des poèmes en patois thiernois.
Le 18 mars 2015 Jean Anglade fêtait ses cent bougies.

Cent livres pour cent ans.
Et l'éternité pour la littérature.

C'est avec cet excellent roman que
Je vous souhaite un agréable après-midi.

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