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Les Délices d'Alexandrine de Jean Anglade (Extrait) - Almanach des Terres de France.

Tante Pauline puisait dans le sac deux ou trois poignées de lentilles, les étalait sur le bois de la table, et en avant la musique ! Tout le monde plongeait du nez dans ce semis. Les mains étaient éclairées par un caleil, une petite lampe à essence, qu'en d'autres lieux de la région on appelait chalè, ou même carilh. Sa modeste flamme était multipliée par un globe de verre rempli d'eau pluviale, comme une loupe peut répandre des rayons. Il fallait régler la mèche avec une molette crantée. La besogne vespérale consistait à trier les lentilles, à séparer les bons grains des mauvais, à enlever les petits cailloux qui vous cassent les dents.
- Faut pas trop se plaindre, racontait oncle Adrien. Quand je faisais mon service, les cuistots prenaient pas cette peine. Ils nous servaient des plats de pierres au milieu desquelles on trouvait de temps en temps quelques lentilles jaunes. On nous faisait bouffer des pierres. Marie détestait aussi trier les lentilles pour une raison personnelle : elle en avait sur la figure. Elle accusait les lentilles des Jarousse d'être responsables de ce pointillisme. Son visage était parsemé de petites taches dorées, comme si elle avait pris le soleil à travers une écumoire. Elle pleurait en se regardant dans le reflet d'une vitre.
- Y a pas de quoi ! La rassurait tante Pauline. Nos lentilles n'y sont pour rien. D'ailleurs, les nôtres sont vertes. Les tiennes te font jolie, je ne devrais pas te le dire.
Si Marie voulait en manger - et elle les aimait bien avec du lard maigre, les saveurs se confondaient, s'exaltaient réciproquement -, elle devait accepter presque tous les soirs la corvée du triage. Pour cela, chacun tirait vers soi une petite quantité du tout-venant. Seul l'index y travaillait. Les rebuts étaient jetés aux poules qui les picoraient et en composaient leurs oeufs, les grains de sénevé aussi bien que les grains pierreux, les gargoulhs, c'est-à-dire les grains habités par un insecte minuscule qui mangeait la farine et laissait la peau.

Extrait du roman Les Délices d'Alexandrine de Jean Anglade paru aux Presse de la Cité dans la collection Terres de France. Cliquez ICI.

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