UNE REINDE DE TROP - JEAN-PAUL MALAVAL - PRESSES DE LA CITE - TRESORS DE FRANCE

Soudain, l'homme se détacha du siège et partit vers la rumeur qui enflait sur la ligne ondulée des collines. Il désigna l'est, d'un index précis. Françoise scruta aussi le nuage de poussière grise qui roulait sur lui-même. A mesure que l'oeil s'accommodait, la nuée se fit boule dansante, comme si elle semblait suspendue dans l'éther. Et parfois, aussi, la boule se défaisait dans cette singulière respiration qui l'animait, puis s'étirait comme une draperie de soie.
- Oh oui ! Je le vois ! s'écria Françoise.
Maintenant, le bourdonnement donnait de la voix. Grave et monotone. Il gravissait d'intensité, dans cette danse joyeuse. Il rythmait son mouvement, comme un coeur puisant sa force dans la chair vive.
- Vingt mille, trente mille, exultait Victor Martinien.
- Vous voulez dire trente mille abeilles ?
- Et une reine. Une seule reine. Tout au centre de l'armada. Si fragile, ajouta l'apiculteur en joignant les mains.
Dans ces instants, il priait secrètement pour que la communauté parvienne, saine et sauve, à son port d'attache. Il suffisait d'un rien pour que l'odyssée tourne en catastrophe. Un oiseau piquant sur la reine et la goban d'un coup... Dès lors, orphelines, les abeilles connaîtraient le sort funeste des cités livrées au chaos.
Françoise se mit à battre des mains.
Dire que j'aurais pu ne jamais connaître ce divin spectacle.
Pour un peu, elle eût saisi la main de l'apiculteur, l'eût agrippé à l'épaule, embrassé peut-être. Maintenant, il exultait aussi, de voir l'essaim si proche du but. Pourtant, ce n'était pas la première fois qu'il assistait au déplacement d'un essaim. Mais, chaque fois, il éprouvait la même émotion. Et il mesurait aussi combien ce spectacle, l'essaimage, avait dû impressionner les peuples anciens, en ces temps reculés où chaque signe du ciel était des dieux. Et s'il n'eût craint le ridicule, pour le coup il se fût agenouillé devant le prodige, éternellement recommencé.

Extrait du roman Une reine de trop de Jean-Paul Malaval paru aux Presses de la Cité dans la collection Trésors de France.
Almanach des Terres de France.

Un roman paru une première fois en 2006 aux Presses de la Cité - Terres de France, dont je vous parle ICI. J'ai adoré ce livre et je vous conseille de le lire si ce n'est déjà fait. Disponible (ou à commander) dans votre librairie indépendante. Librairie Passerelles de Vienne.

UNE REINDE DE TROP - JEAN-PAUL MALAVAL - PRESSES DE LA CITE - TERRES DE FRANCE