ENFUIR L'HIVER - CATHERINE ECOLE-BOIVIN - PRESSES DE LA CITE - TERRES DE FRANCE

Enfuir l'hiver de Catherine Ecole-Boivin Almanach des Terres de France - Cliquez ICI.

J'allais, maladroite, les jambes humides, traire sa chèvre et buvais à sa mamelle ce lait doux qui me nourrissait une grande partie de la journée. La démente me traînait jusqu'aux éléments les plus fous de cette contrée ensauvagée, dont j'étais l'enfant farouche. Son métier : ramasseuse de terre de cimetière, celle que laissent les fossoyeurs au-dessus des tombes, excès que l'on nous retire, celle du volume des corps. Cette terre sent fort les embruns qui s'y mélangent. Lourde et aérée à la fois, la Barbelé vendait aux jardiniers qui souhaitaient l'utiliser et réussir leurs plantations d'arbres. Je poussais sa brouette, mes mains lui servaient de pelle. J'enlevais les mégots jaunes abandonnés par les fossoyeurs. Je triais les cailloux minutieusement. Elle s'approchait de moi en mâchonnant et avec une branchette me cinglait les mains si je n'allais pas assez vite. Elle n'avait pas besoin de crier, ni de me parler, je comprenais et j'accélérais la cadence.
Nous récupérions également la terre boulochée formant des monticules, celle faite par les taupes venant de temps en temps prendre l'air des champs fertiles. J'avais froid et faim, mais je ne savais pas encore que l'on pouvait vivre sans le froid et la faim.
L'été, quand nous ramassions les fruits de mer, je regardais stupéfaite les enfants entourés d'adultes bienveillants, les pieds sur un sable à peine salé car tapissé de serviettes. La marmaille s'émerveillait, poussait des cris de surprise, lorsque délicatement ils posaient des coquillages vides sur leur oreille et entendaient la mer.
Cette furibonde, dont on prétendait barricader le son dans un espace borné, je l'appréhendais d'une tout autre manière qu'eux. La mer, forcenée, ma compagne forcée, me cognait directement dans les oreilles, me fracassait les yeux avec son ventre et ses lames. Pareillement à tous les orphelins, je creusais de l'amour sur les grèves de galets, avec mes mains de colère, mes ongles érodés.
Elle respirait, je respirais sous sa détrempe. Mon souffle par ricochets s'évanouissait par bouffées. Je ne tentais pas de le rattraper et surtout je ne le regardais pas s'enfuir de mon corps.

Extrait du roman Enfuir l'hiver de Catherine Ecole-Boivin paru aux Presses de la Cité dans la collection Terre de France. Cliquez ICI. Roman disponible dans votre librairie indépendante - Librairie Passerelles pour Vienne (Isère) - Région Rhône-Alpes.

9782258136618